logo Association des joueuses et joueurs de rôles de l'Outaouais
(1998-2008) Déjà 10 ans!
 
 Menu principal
 Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 


mot de passe égaré ?

S'inscrire !
 Compteur

visites depuis le
21 février 2006

Bibliothèque

Grandeurs natures Homologation Horaire 2006 Règles Guide d'organisation Comment se rendre?
Monde de l'AJJRO Grande Bibliothèque de Mont Cornu Monde des ténèbres

 

Les écuyers de l'Émir:

Il était une fois, une belle et grande nation au climat doux et chaud. Cette nation s'appelait la Savoisie. Elle était réputée pour moult choses, entre autres sa richesse, l'excellente santé de ses habitants, et leur amour des chameaux, animal noble s'il en est un.

Le bon et grand Émir de la Savoisie, Abdullah, y régnait paisiblement du haut de ses quatre pieds, trois pouces et un quart. Vous aurez bien compris qu'il n'était grand que par le poste qu'il occupait. D'ailleurs, ce détail de son anatomie le rendait fort susceptible. Moult imprudents avaient perdu la tête (au propre, non au figuré) pour avoir un peu trop insisté sur la taille réduite de l'Émir Abdullah. C'était un fait bien connu dans tout l'émirat que l'Émir ne supportait pas la moindre mention à ce sujet. À plusieurs endroits dans l'émirat, c'était même devenu un sujet de plaisanterie parmi ses vassaux. Certaines blagues étaient parfois racontées à voix basse, le soir dans les tavernes.

Dans son palais somptueux, situé en haut d'une haute colline à Saramank, la capitale, il continua de régner sur ses sujets, tâche qui requiert une bonne dose de temps libre pour le manger, le boire et le dormir que le rôle d'Émir implique. Il devait aussi faire preuve de beaucoup de caractère, pour les divers cadeaux et monuments qu'il fallait bien exiger de ses sujets, puisque c'est là l'une des choses que les Émirs sont censé faire. Il était secondé dans ses tâches par le Grand Vizir Yassam, qui vivait sans cesse dans la peur de perdre la tête (toujours au propre).

C'est que l'Émir Abdullah, voyez-vous, était connu pour faire du coupage de tête l'un de ses loisirs favoris. Il aimait bien en ordonner un de temps en temps, question de ne pas perdre ses bonnes habitudes. Être reçu en audience par l'Émir était un honneur rare et apprécié, mais c'était aussi une véritable torture pour ses invités. En effet, il n'était pas rare de voir ceux-ci suer à grosses gouttes par peur de dire un mot de trop et de mettre l'Émir en colère. Lorsque cela arrivait, rares étaient ceux qui réussissaient alors à s'en sortir avec leur tête. Le bourreau de l'Émir ne chômait pas. Par dessus tout, le fait était bien connu qu'il ne fallait jamais insinuer de quelque façon que ce soit que l'Émir était de petite taille. C'était le genre d'erreur qui ne pardonnait pas. Par conséquent, tous ceux qui étaient reçu en audience au palais évitaient soigneusement tout sujet de conversation pouvant être associée de près ou de loin à la taille de l'Émir.

L'Émir faisait souvent des promenades en chameau. Il en possédait plusieurs, tous plus petits que la moyenne, puisqu'il y était plus confortable. Bref, un jour, alors qu'il revenait d'une de ces promenade dans le désert sur un minuscule chameau, qui lui avait été offert par un riche marchand de tapis, aussi l'un de ses plus fidèles vassaux, il laissa sa monture à l'un de ses serviteurs. Le suivant des yeux, il remarqua, lorsque le serviteur alla confier le chameau à un garçon d'écurie, que ce dernier semblait particulièrement grand. S'approchant, il jeta un coup d'œil par la porte dans les écuries du palais (de belles et grandes écuries bien tenues, à chameaux bien entendu...), et eut l'impression très nette que tous ses garçons d'écurie étaient de très grande taille. Pour une raison obscure, cela le mit d'assez mauvaise humeur.

En quittant les écuries, il s'écria :

- " Mais pourquoi sont-ils donc tous aussi grands? Ils parviendraient presque à me faire paraître petit par comparaison... "

Méditant là-dessus, il se demanda si le gigantisme était un prérequis pour devenir garçon d'écurie au palais. Le temps passa sans qu'il ne trouve réponse à sa question. Il se promis bien de vérifier, aussitôt qu'il aurait le temps, que le conseiller responsable d'embaucher les garçons d'écurie n'était pas en train de conspirer contre lui.

Toujours est-il qu'un beau jour (en fait, en Savoisie, tous les jours sont beaux, mais celui-là l'était tout particulièrement), l'Émir voulut faire le décompte des habitants de son pays, question de savoir combien de cadeaux et de monuments il était en droit d'exiger pour l'un des nombreux anniversaires qui lui étaient consacrés. Il fit donc venir à lui son grand Vizir et lui ordonna d'organiser un recensement à l'échelle du pays, pour savoir combien de gens habitaient la Savoisie. Il en profita aussi pour faire poser quelques questions de nature un peu plus personnelles pour satisfaire sa curiosité. Il dit à son Vizir :

- " Vous demanderez à mes sujets quel âge ils ont. "
- " Bien votre Majesté. "
- " Et aussi quel métier ils exercent. "
- " Bien votre Splendeur. "
- " Ah… et tandis que j'y pense… "
- " Oui votre Magnificence? "
- " Demandez-leur aussi leur taille! "
- " Euh... Vous voulez dire… "
- " Je veux dire leur taille! Leur grandeur! Demandez-leur combien ils mesurent! "
- " Bien votre gran… Votre Gracieuseté! "

Il quitta la salle prestement et en avalant douloureusement sa salive. En parcourant les interminables corridors du palais, il se répétait que cela ne lui disait rien qui vaille. En arrivant dans son bureau, il donna quelques noix à son perroquet en se parlant à lui-même :

- " Leur grandeur… Leur grandeur… Comme si j'avais besoin de penser à ça, moi… Bon sang, mais pourquoi est-ce qu'il me demande ça, qu'est-ce qu'il veut au juste? "
- " Qu'eeeest-ce qu'il veuuuut au juuuuste? Répéta le perroquet. "

S'asseyant à son bureau, il commença à rédiger des ordres et instructions. Il travailla jusqu'à très tard cette nuit-là.

On vit alors les nombreux scribes-recenseurs de l'Émir quitter le palais, pour sillonner le pays d'un bout à l'autre, à dos de chameau, voyageant de village en village, visitant les maisons, comptant les habitants, posant des questions et notant tout sur leurs grands parchemins de papyrus. Pendant tout le printemps et tout l'été, les Savoisiens se firent questionner inlassablement par quelques centaines de scribes-recenseurs. Plusieurs miliciens locaux furent mis à contribution. À la fin, les chameaux des scribes commencèrent à revenir au palais. Lorsqu'ils furent tous revenu, ils compilèrent les résultats et voici ce qu'ils obtinrent :

La Savoisie comptait presque six millions de têtes (sans compter les corps qui viennent généralement avec, quoique pas toujours...)

De ces six millions de gens, environ 120 000, soit 2% de la population, mesuraient plus de six pieds.

De plus, des six millions, environ 60 000, soit 1% de la population, étaient garçons d'écurie à chameaux. (une excellente moyenne comparé aux autres contrées du monde, souvent beaucoup moins civilisées côté chameau)

Enfin, en comparant les deux statistiques, il découvrit que 1 200 Savoisiens, soit 0.02 % de la population, étaient des écuyers à chameaux qui mesuraient plus de six pieds, combinant donc ainsi les deux caractéristiques par pure chance.

Lorsque les scribes-recenseurs apportèrent toutes ces données au grand Vizir, celui-ci y jeta un coup d'oeil avant de les apporter à l'Émir. Il fut heureux et très fier d'apprendre que la Savoisie comptait autant de garçons d'écuries à chameaux, un métier honorable et très respecté chez les Savoisiens. Par contre, il fut également surpris d'apprendre qu'un aussi grand nombre de personnes montraient une taille aussi grande. Il ferma les yeux et essaya un instant de s'imaginer 120 000 géants rassemblés dans la grande salle du palais. L'Émir en ferait sûrement une syncope! Sans compter que 120 000 géants ne pourraient jamais entrer dans la salle du palais, même si on les empilaient les uns par dessus les autres jusqu'au plafond. Avec horreur, il réalisa que, si l'Émir en venait un jour à apprendre une nouvelle aussi atroce, sa susceptibilité à propos de sa petite taille serait exacerbée et ce serait sûrement lui, le Grand Vizir, qui serait visé par la colère de l'Émir (ainsi que par la hache du bourreau).

Tentant de dissimuler son inquiétude, il se dit en lui-même (et à voix basse en plus, parce qu'on ne sait jamais):

- " Comment l'Émir va-t-il réagir lorsqu'il apprendra qu'il y a autant de gens qui sont aussi grands dans son royaume? Surtout que lui-même n'est pas très choyé par la nature de ce côté... Peut-être va-t-il me faire une colère comme la fois où j'ai eu le malheur de lui faire un commentaire sur la hauteur de son trône qui compensait pour celle de sa personne. Je me demande encore comment j'ai bien pu faire pour éviter le couperet du bourreau cette journée-là. "

" Dans le fond, je n'ai qu'à insister sur la faible proportion de ceux-ci. 2%, ce n'est pas beaucoup et, comme l'Émir ne sait pas très bien compter de toute façon, il ne réalisera probablement pas que cela représente le nombre impressionnant de 120 000 personnes. "

Le grand Vizir élimina donc complètement toute trace d'allusion au nombre de 120 000 personnes de plus de 6 pieds, ne laissant que la mention de 2% de la population, ce qui paraissait beaucoup moins.

Ensuite, il regarda le nombre de garçons d'écurie à chameaux et décida de faire le contraire. Il enleva toute allusion à la proportion de 1%, et ne mentionna que le nombre total de garçons d'écurie, c'est-à-dire 60 000, ce qui semblait un nombre beaucoup plus respectable. Rassuré, il pris sa plume et son papyrus et commença à rédiger un rapport pour expliquer les résultats du recensement. Tout alla très bien et, à intervalles réguliers, il s'arrêtait pour relire l'un ou l'autre passage qu'il venait d'écrire, se félicitant d'avoir trouvé telle formulation élogieuse pour l'Émir ou d'avoir réussit à présenter tel aspect sous un jour positif. Au fur et à mesure qu'il rédigeait son rapport, il se sentait de mieux en mieux. Il était confiant de pouvoir faire passer les résultats du recensement sans que l'Émir ne se sente insulté.

Lorsqu'il en vint à comparer la proportion de garçons d'écurie de grande taille du royaume en entier à celle des écuries royales en particulier, il fut surpris de remarquer une différence frappante. Selon le sondage, les écuries de l'Émir comportaient effectivement, comme l'Émir l'avait lui-même observé, une proportion plus élevée de garçons d'écurie mesurant plus de 6 pieds. Déposant sa plume, il partit alors enquêter sur ce mystère.

Il commença par aller visiter les écuries pour observer le phénomène de ses propres yeux. Arrivé là, il aperçu avec horreur plusieurs grands hommes parmi les chameaux. C'était pire que tout ce qu'il s'était imaginé. À sa grande surprise, ceux-ci étaient même plus grands que les bêtes elles-mêmes. Leurs vêtements souvent trop courts les faisaient ressembler à des pantins articulés. Ils devaient se pencher pour passer les portes et leurs jambes étaient comme des troncs d'arbres qui auraient poussés trop vite. Leurs longs bras pendaient presque jusqu'à leurs genoux noueux. Aussi rapidement qu'il n'en faut à la lame du bourreau pour faire son office, le grand Vizir sentit à cet instant son monde basculer autour de lui. Il ne réussirait jamais à expliquer cette situation à l'Émir, et même s'il y parvenait, il aurait sûrement la tête coupée quand même pour avoir dit quelque chose de trop. Pour la première fois de sa vie, le grand Vizir perdit connaissance.

Lorsqu'il repris ses sens, la première chose qu'il vit fut une longue moustache. Puis, sa vision s'éclaircissant, il remarqua qu'il y avait un long visage derrière celle-ci. Se secouant, le grand Vizir s'assied et regarda l'homme, lui aussi de haute stature, qui paraissait soulagé de le voir bouger. Il reconnu en lui le grand responsable des écuries de l'Émir et de tout ce qui s'y rattachait. Celui-ci lui annonça que les écuyers l'avaient emmené dans son bureau, situé dans les quartiers des employés, aussitôt qu'ils l'avait vu tomber dans les dates (la pomme étant un fruit inconnu en Savoisie). Le grand Vizir, encore plein d'inquiétude, voulut aussitôt retourner dans les écuries. Encore étourdit, il se leva et se dirigea vers la porte. Arrivé dans le corridor, il se dirigea vers une autre porte qui menait visiblement vers l'extérieur, suivi en cela par le responsable des écuries, qui ne semblait pas encore convaincu qu'il allait bien. Poussant la porte, le Vizir faillit perdre l'équilibre et faire une chute de près d'un demi mètre. Il s'accrocha à la poignée et parvint à se rétablir. Surpris, il vit que pour accéder aux quartiers des écuyers, il fallait passer par un escalier très particulier. En effet, chacune des marches de celui-ci était très grande, et arrivait facilement au dessus des genoux d'un homme de taille normale. L'escalier au complet paraissait interminable, et descendait le long de la colline du palais sur une bonne distance. Pour quelqu'un qui voulait monter, chaque marche devait être très difficile à escalader. Assez pour décourager la plupart des gens d'essayer de le monter.

Le grand Vizir se retourna et demanda subitement au responsable des écuries :

- " Est-ce que cette porte est la seule qui permet d'accéder à cet édifice ? "
- " Oui. "
- " Et… Supposons que je voulais travailler dans les écuries de l'Émir, il faudrait que je vienne vous en faire la demande à vous? "
- " Bien sûr… Mais votre excellence, je ne comprends pas… Est-ce que vous connaissez quelqu'un qui veux travailler pour moi? "
- " Non, mais je crois que je viens de comprendre pourquoi vous êtes tous grand! "
- " Pardon? "
- " Laissez tomber… "
- " Parce que, vous savez, c'est que je cherche justement des nouveaux écuyers. C'est inouï à quel point les écuyers sont rares! J'ai fait poster des affiches dans tout Samarank mais très peu de candidats se sont présenté et… "

Mais le grand Vizir était déjà parti. Il n'avait pas besoin d'en savoir plus. Descendant tant bien que mal les escaliers, il retourna au palais. Il réfléchissait à ce qu'il allait bien pouvoir dire à l'Émir. N'importe quel Grand Vizir avec une tête sur les épaules (et désirant la garder à cet endroit), n'aurait jamais pu admettre ouvertement que les garçons d'écurie de l'Émir étaient tous exceptionnellement grands, peu importe quelle était l'explication de ce phénomène. L'Émir ne supporterait sûrement pas de se faire dire qu'il était entouré de gens tous plus grands que lui. Il fut accueillit dans son bureau par son perroquet, qui s'écria :

- " Qu'eeeest-ce qu'il veeeeut au juuuuste? "
- " Qu'est-ce qu'il veut? Je vais lui donner moi, ce qu'il veut "

Revenant alors à ses papyrus, il choisit d'utiliser la ruse pour ménager l'humeur de l'Émir. Il rassembla tous les chiffres et termina son rapport à l'Émir.

Ensuite, ravi de sa propre ingéniosité, il couru jusqu'à la grande salle du palais pour rencontrer l'Émir et lui exposa le contenu de son rapport. L'Émir fut enchanté d'apprendre que son pays était aussi peuplé. Il fut aussi extrêmement fier de découvrir que 60 000 Savoisiens étaient garçons d'écuries à chameaux, ce chiffre lui paraissant énorme. Cependant, au fur et à mesure que le Vizir lui faisait longuement part de toutes les caractéristiques dont il avait été question dans le recensement, l'Émir semblait de plus en plus impatient. Arrivé à la fin, il dit :

- " Mais dites-moi. Qu'en est-il de… de la question que je vous avais demandé de leur poser? Qu'en est-il de la taille de mes sujets? "
- " Votre Élégance sera surprise d'apprendre que ses sujets sont d'assez petite taille. En effet, seulement 2% des Savoisiens mesurent plus de six pieds. "
- " Ahhh! " Soupira l'Émir, visiblement soulagé. " Et alors, qu'en est-il du nombre de garçons d'écuries à chameaux qui sont d'une taille exceptionnellement grande ? "
- " Mais votre Excellence, ceux-ci ne représentent que 0.02 % de la population "
- " Ahhh ! " Répéta l'Émir, mais il semblait moins convaincu cette fois. " Dans ce cas, pourquoi diable mes écuyers sont-ils tous aussi grand? "
- " Votre Royauté, j'ai moi-même remarqué ce phénomène et je me suis permis d'enquêter sur celui-ci. Imaginez-vous donc qu'en réalité, vos garçons d'écuries ne sont pas aussi grands qu'ils paraissent, ce sont en fait seulement vos chameaux qui sont plus petits que la moyenne (ce qui était vrai). Alors bien sûr, par comparaison, vos écuyers paraissent, eux, plus grands que la moyenne, puisqu'à chaque fois que vous les voyez, ils sont juste à côté des chameaux. "

Et l'Émir le cru.

Épilogue

La morale de cette histoire est la suivante : La noble science des statistiques est comme un perroquet. Elle ne dit pas nécessairement la vérité, mais bien plus souvent ce que celui qui l'utilise veut bien lui faire dire.

Évidemment, le fait que le Grand Vizir finit quand même par avoir la tête coupée parce qu'il avait osé insinuer que l'Émir ne savait monter que des chameaux de petite taille n'y change rien.

Par conséquent, la morale de cet épilogue est la suivante : L'ingéniosité ne sert à rien si on ne l'accompagne pas d'un peu de tact.