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Combattants de l'ombre - Tsao Dang

Le texte suivant est un extrait du roman : " Combattants de l'ombre ", par Tsao Dang. L'auteur a été exécuté sur ordre du tribunal de Kronos l'année suivant la publication de ce livre, après avoir été reconnu coupable de collaboration avec un clan de ninjas. De nombreuses situations décrites dans son roman montrent une ressemblance troublante avec des événements s'étant réellement déroulés dans l'entourage de plusieurs nobles Kronossiens. Celle-ci en particulier pourrait expliquer la disparition d'un sabre magique qui appartenait au daimyò Yamakiro, une personnalité réelle.

Kronos

Dans le quartier noble de Yakato, la capitale de Kronos, l'hiver se montrait sous un jour particulièrement doux cette nuit-là. L'homme, habillé en noir des pieds à la tête, contourna un arbre dont les feuilles mortes jonchaient encore le sol, et se faufila sans un bruit dans l'étroit espace entre les barreaux de la clôture. Il resta parfaitement immobile de l'autre côté, une ombre au milieu d'autres ombres. La lueur d'une torche approchait, accompagnée de bruits de voix. Une patrouille, constituée de quatre hommes à l'armure étincelante des Samouraï, passa du côté de la clôture qu'il venait juste de quitter. Il attendit qu'ils s'éloignent, puis continua son chemin jusqu'à la grande maison au toit large dont la silhouette se découpait sur le ciel étoilé. La maison du daimyò Yamakiro, conseiller de l'empereur.

Agrippant une tige du lierre qui poussait le long du mur arrière, il en testa la solidité, puis se mit à escalader le mur avec une rapidité surprenante. Arrivé à hauteur d'une fenêtre du deuxième étage, il jeta un coup d'œil à l'intérieur à travers le grillage de bois qui bloquait la fenêtre. Un homme était posté dans la salle, immobile, debout devant une grande porte de bronze visiblement fermée à clef. Le grimpeur observa le profil du gardien, chercha les failles dans son armure, puis nota mentalement la disposition de la pièce décorée avec goût. Après cette évaluation rapide, il s'éloigna de la fenêtre et grimpa jusqu'à être juste au dessus de celle-ci. Il sortit de son sac à dos un petit arc, deux flèches et une petite bouteille contenant un liquide opaque et noirâtre. Ouvrant celui-ci, il trempa le bout des flèches dedans. Un observateur attentif aurait pu remarquer qu'il prenait de grandes précautions pour ne pas toucher au liquide avec ses mains. Remettant la fiole à sa place, il encocha l'arc, bloqua ses chevilles dans le lierre au dessus de la fenêtre et se laissa descendre, la tête en bas, jusqu'à être vis-à-vis le grillage.

La première flèche passa entre les barreaux du grillage comme si celui-ci n'existait pas, et alla se ficher dans le cou du gardien à l'intérieur. L'homme poussa un lourd soupir et tomba à genoux. Dehors, le tireur remonta au dessus de la fenêtre et attendit. Alerté par le bruit, un autre homme, portant la même armure, arriva en haut des escaliers. Il accouru aux côtés du premier homme, qui semblait avoir toute la misère du monde à respirer.

La deuxième flèche atteignit l'autre homme aussi sûrement que la première avait mis son partenaire hors de combat. L'homme en noir remonta au dessus de la fenêtre, libéra ses chevilles et, agrippant le lierre de ses deux mains, il se laissa tomber de tout son poids, les pieds en avant, contre le grillage en bois. Un faible craquement se fit entendre et la grille s'ouvrit, laissant passer l'intrus, qui se laissa tomber sur le plancher avec la grâce d'un chat. Dans sa main gauche, il tenait la grille de bois qu'il avait attrapé en vol avant qu'elle ne touche le sol.

Le premier garde était à présent complètement immobile par terre, la face contre les lattes de bois du plancher. Le deuxième, à genoux, se prenait la gorge entre les mains, à peu près dans la même posture que son complice quelques secondes plus tôt. L'homme en noir ne leur jeta pas plus qu'un bref regard. Pour lui, ils étaient déjà morts.

Concentrant son attention sur la porte, il évalua la qualité du mécanisme de verrouillage. Du bon travail de serrurier, mais il avait vu mieux. Par contre, en regardant attentivement dans la fente entre la porte et son battant, il aperçu un fil de fer qui l'inquiéta davantage. Un piège! Yamakiro ne prenait pas de chances. De petits outils de métal apparurent entre ses doigts, qui semblaient sortir d'un repli de son habit. Il en installa un qui ressemblait à une paire de pinces très fines à travers la fente au niveau du fil métallique, et la fixa par l'extérieur au mur avec un petit clou. Utilisant ensuite une dague qui semblait sortir, elle aussi, d'une poche invisible sur son habit, il coupa le fil juste à côté de la pince, une des deux extrémités restant encore tendue grâce à celle-ci. Il inséra ensuite dans le trou de la serrure d'autres petits outils métalliques et les agita quelques instants jusqu'à ce qu'un léger bruit se fasse entendre. Alors, lentement, il poussa la lourde porte de bronze.

Ramenée par son propre poids, la porte se referma lentement derrière lui. Après un court corridor, il arriva dans une petite pièce sombre, éclairée par une unique lampe à l'huile. Et là, au milieu de la pièce, à côté de la lampe, il aperçut aussitôt ce pourquoi il était venu. L'arme était posée sur un grand socle de jade décoré de bas-reliefs représentant des dragons : le sabre de Tamuramaru. Pour le daimyò Yamakiro, c'était une simple pièce de collection mais l'objet avait tellement plus de potentiel. La légende voulait que ce sabre magique ait appartenue au shogun Tamuramaru en personne. En plus d'être une arme redoutable entre les mains de n'importe quel combattant, elle était supposée avoir des dons de régénération quasi-miraculeux pour celui qui s'en servait.

Mais le sabre ne fut pas la seule chose qu'il vit. À un pas derrière celui-ci, se tenait une grande statue faite du même bronze que la porte, et qui faisait au moins deux têtes de plus que lui, et lui-même était considéré comme un homme d'assez haute taille. Et l'espace d'un bref instant, il jura avoir aperçu la statue bouger. Ça n'avait été qu'un bref mouvement des doigts très subtil et il aurait aisément pu le manquer. Mais il en était pourtant certain : cette statue en bronze bougeait! Et alors qu'il se demandait ce que cela voulait dire, il poussa un soupir et elle se mit alors à avancer vers lui. Et elle se déplaçait aussi rapidement que si elle avait été de chair. Contrairement à ce qu'on aurait pu croire de la part d'une chose métallique, elle ne faisait strictement aucun son en se déplaçant.

Pour la première fois depuis son intrusion dans le domaine de Yamakiro, il eut peur. Combattre des gens plus faibles que lui, ça le laissait de marbre, mais combattre un ennemi dont il ignorait tout des capacités, c'était autre chose.

Jetant un rapide regard autour de lui, il nota avec inquiétude l'absence de fenêtre dans la pièce, mais aussi la charpente en saillie au plafond. À ce moment, la statue leva les bras et l'homme en noir pu voir qu'ils étaient terminés par des espèces de gros marteau à pointes. Il se rappela les paroles de son maître qui lui avait appris que, parfois, l'astuce est plus utile que la bravoure. Il sortit quelque chose de sous sa ceinture : un grappin, relié à une corde dont l'extrémité se perdait encore dans les replis de son vêtement derrière sa ceinture. Il tourna les talons, courut dans un coin de la pièce et lança le grappin vers le plafond. Au moment où la statue allait l'atteindre, il sauta aussi haut qu'il pu et se hissa vers le haut. Juste sous ses pieds, le mouvement d'air déplacé par le bras de la statue lui fit réaliser que, s'il était resté là, l'impact l'aurait probablement réduit en bouillie.

Continuant de se hisser le long de sa corde, il arriva à une poutre, sur laquelle il s'assit. Il vit alors la statue aller se replacer à sa position initiale et y rester immobile. Elle ne semblait plus porter attention à lui. Il réfléchit à sa situation. Le poison ne pouvait rien contre une telle chose, et les armes non plus, probablement. Poussé par la curiosité, il voulut tester ses réactions et laissa tomber bruyamment sa dague sur le sol au dessous de lui. Comme il l'avait deviné, la statue se mit aussitôt en mouvement et marcha vers l'endroit où la dague était tombée. La statue s'immobilisa à cet endroit, sembla hésiter, et retourna enfin à sa place. On aurait dit qu'elle était conçue uniquement pour se diriger vers les sons qu'elle entendait, et pour attaquer ce qu'elle pouvait identifier comme une menace. Il suffisait donc de ne pas attirer son attention par le bruit.

Marchant à quatre pattes sur les poutres, aussi silencieux qu'un félin, l'homme se dirigea avec milles précautions vers le centre de la pièce. Alors, il attacha lentement sa corde à la poutre, et il tira de son habit un petit objet métallique en forme d'étoile et le lança vers la porte. Comme il s'y attendait, le choc fit résonner la porte comme un gong. La statue s'avança aussitôt vers elle. L'homme attendit qu'elle soit hors de portée et se laissa glisser sans un bruit jusqu'au socle de jade, à côté du sabre de Tamuramaru. Il le saisit alors délicatement, le glissa sans un froissement de tissu dans son sac à dos et s'apprêta à regrimper le long de sa corde.

En se retournant pour voir où était rendu la statue, il eut l'impression que son cœur s'arrêtait de battre. Il compris alors qu'il avait fait une grave erreur. Le genre d'erreur qu'on ne fait généralement qu'une fois. Malgré le fait qu'il ait été parfaitement silencieux, comme ceux de son clan savaient le faire à merveille, la grande statue était revenue silencieusement vers lui et elle lui faisait maintenant face, tellement près qu'il pouvait distinguer sa propre réflexion dans le visage inexpressif de la chose. Elle levait déjà ses bras pour le frapper. Son esprit se mit à tourner plus vite qu'il ne l'avait jamais fait. Et il pris la décision qui devait lui sauver la vie.

Il cessa de bouger.

Sur le coup d'une illumination subite, il avait supposé que la statue ne détectait pas les sons mais bien les mouvements. Et résistant à son instinct qui lui disait de fuir, il avait tout misé sur ce simple, ce modeste, ce minuscule espoir. Et il eut raison. La statue s'immobilisa, ses lourds bras gros comme des troncs d'arbres suspendus dans les airs. Elle sembla hésiter, pour autant qu'une telle chose puisse être capable d'hésiter puis, elle baissa enfin les bras. Jamais l'homme en noir n'eut plus de mal à retenir un soupir qu'à ce moment-là.

La statue retourna à sa place, juste derrière le socle sur lequel il était perché. L'homme savait bien qu'il devait encore quitter cette pièce, mais maintenant, il avait un avantage sur la statue : il avait compris le truc. À partir du socle, il sauta en avant, en un bond étonnant, atterrit sur ses pieds et s'immobilisa.

Le mouvement avait soufflé la flamme de la lampe à l'huile et la pièce sombra dans le noir. Sa tête était maintenant tournée vers la porte, mais il ne voyait maintenant qu'un mince rai de lumière se détachant faiblement de la noirceur. Il ne pouvait pas non plus voir ou entendre la statue derrière lui. Pourtant, malgré le silence, il pouvait sentir celle-ci bouger dans son dos aussi bien que s'il avait été en plein jour et qu'il avait eu des yeux derrière la tête. Il la devinait en train de marcher vers lui, d'hésiter face à son immobilité, de se retourner et de revenir derrière le socle. Il attendit assez longtemps pour laisser le temps à la chose de reprendre sa place. Et ensuite, il attendit encore un peu, pour ne pas prendre de chance. Pendant ce temps, ses yeux s'habituaient à la noirceur et la porte se détacha un peu plus nettement en avant de lui. Il n'en voyait que le contour, la lumière s'insinuant entre le bronze de la porte et le bois du battant.

Il fit alors un autre bond vers la porte, s'immobilisa, attendit et répéta cette routine trois autres fois. À chaque fois, il devait résister à l'envie tenace de courir à toute vitesse vers la porte. Toutes les fibres de son être lui disaient qu'il devait déguerpir de cette pièce maudite, mais, après avoir vu la rapidité de la statue, il n'était pas du tout certain de pouvoir la battre de vitesse. Enfin, lorsqu'il fut juste derrière la porte, il la saisit et la tira vers lui. Il ne pu s'empêcher alors de jeter un dernier coup d'œil derrière lui. La lumière pénétrait dans la pièce à la statue et il vit celle-ci quitter son poste encore une fois pour se diriger vers lui. Il n'attendit pas qu'elle le rejoigne, cependant, et franchit résolument la porte.

Arrivé de l'autre côté, il faillit laisser le sentiment de victoire lui coûter la vie. En effet, encore troublé par son expérience, il ne vit qu'au dernier moment le garde qui lui fonçait dessus, l'épée dégainée, avec l'intention évidente de l'empaler vivant contre le mur. Il eut la présence d'esprit d'esquiver le coup, laissant son opposant continuer sur sa lancée. Il dégaina le sabre de Tamuramaru mais n'eut pas l'occasion de s'en servir. Le samouraï, en continuant sur sa lancée, s'engouffra en effet par la grande porte encore entrebâillée. Surpris, l'homme en noir ne pu que reculer d'effroi en entendant le cri horrible que l'autre poussa alors. Ce fut bref, pourtant, et le silence retomba dans la pièce d'à côté. Le silence et l'immobilité.

Épuisé mais satisfait, il quitta la pièce par la fenêtre et s'éloigna sur les toits. Une neige tardive commençait à tomber. Son chef de clan serait content d'un travail si bien fait. La vente du sabre magique au marché noir dans le sud du pays permettrait de financer le clan pendant des semaines, peut-être même des mois. Depuis le grand vent, les objets magiques se vendaient toujours pour une véritable fortune. Et puis, c'était certainement une arme qu'aucun Samouraï ne pourrait utiliser de si tôt.

Avant de rentrer au quartier général, le seul détour qu'il se permit fut vers un temple de Zircon, le dragon d'or, pour y laisser une pièce d'or dans la boite des dons. Il avait beau être l'un des rares à avoir gardé toutes ses aptitudes après le grand vent de changement, il était quand même prudent de rester dans les grâces de son dieu.